Dimanche 03 mai 2020, l’humanité a célébré la journée mondiale de la liberté de la presse. Compte tenu du contexte spécial de COVID-19, cet événement n’a donné lieu à aucune manifestation de masse. Cela n’a pas empêché les spécialistes des Sciences de l’information et de la communication de donner de la voix.

Parmi ces érudits, Jean Chrétien Ekambo Duasenge, Professeur Emérite et Directeur du Centre de recherche en communication de l’IFASIC. Ce chercheur en paradigmes de la communication  s’est confié à ACTUALITE.CD.

Il faut resituer l’information journalistique dans son contexte sociétal de ces deux derniers siècles…

En bon chroniqueur, Jean Chrétien Ekambo commence par une réflexion qui peut choquer celui qui n’a pas la patience de le lire jusqu’au bout. Ce spécialiste de l’anthropologie de la communication affirme carrément qu’il n’existe pas de rapport direct entre l’information journalistique et la démocratie, encore moins entre l’information journalistique et la développement.

« Dans nos villages où la démocratie est vécue de façon quotidienne, intense et stable, les médias y sont tout à fait inexistants. De la même façon, la Chine a connu un bond incroyable dans son développement industriel et social, avec toujours la suprématie de son parti communiste, dont on ne peut pas vanter le modèle de presse démocratique, à savoir pluraliste en tendances et généreuse en inventivité non conformiste », indique l’auteur des Nouveaux paradigmes en communication.

Jean Chrétien Ekambo estime qu’il faut resituer l’information journalistique dans son contexte sociétal de ces deux derniers siècles, c’est-à-dire comme une notion qui relève d’une simple classification professionnelle.

La promotion de la démocratie nécessite un mécanisme d’incubation plus complexe…

Alors que les médecins s’en tiennent toujours à l’éthique d’Hippocrate, le journalisme évolue au gré de l’esprit du temps. La presse écrite est devenue un objet de standing et un signe d’appartenance sociale pour l’élite.

La radio est devenue davantage un gadget pour autos, tandis que la télévision sert essentiellement au divertissement, avec des animateurs qui rivalisent seulement en audimat, et nullement en contenus cognitifs. Voici pourquoi, la promotion de la démocratie nécessite un mécanisme d’incubation plus complexe. Elle passe principalement par la standardisation des savoirs quotidiens, explique Jean Chrétien Ekambo. 

Le journalisme implique l’existence, dans la société, d’un corps de métier avec des exigences de capacité, de performance, d’accès et de sortie. Le journaliste est tout à fait différent de l’écrivain de l’art, ce dernier n’ayant comme commanditaire que le génie rhétorique et l’inspiration. L’écrivain du factuel répond à une double exigence, celle de la primauté de l’événement et celle de la consommation utile et pertinente du produit. L’internet et la connexion ont permis à ce jour l’apparition de différents médias qui empruntent aux vieilles agences de presse le sens de l’instantanéité et qui estiment, dès lors, que le journalisme ne consiste qu’à être le premier à informer. Or, les agences de presse ont l’avantage de diffuser vers d’autres usagers, qui sont aussi des médias et qui réorientent l’information selon les clivages de leurs publics.

Aujourd’hui, seuls les médias traditionnels et les médias en ligne font encore du journalisme…

Aujourd’hui, seuls les médias traditionnels et les médias en ligne font encore du journalisme, à la différence des blogs et autres chaines Youtube qui ne se satisfont que du nombre des vues ou des likes ou de retweets. 

L’apport de l’information journalistique dans la démocratie se mesure en termes d’ouverture plus accrue d’angles de vue de l’événement. C’est la somme des savoirs générés qui enrichit le consommateur des médias et augmente ses potentialités de création de solutions originales pour sa vie ordinaire.

Une sagesse bien congolaise affirme que l’ignorance est une demi-mort. Mais l’on doit ajouter également qu’une surinformation inconsidérée est une mort tout court. A quoi servent ces émissions Youtube sur des sujets dits d’actualité, avec un ou quelques interviewés, qui profèrent des contenus approximatifs, induisant profondément en erreur les personnes elles-mêmes peu renseignées sur des sujets souvent délicats. Et comme ces émissions surviennent à l’improviste, tout en étant trop longues, elles ne peuvent donc pas contribuer à l’enrichissement cognitif du public consommateur. 

La démocratie passe par une certaine standardisation des savoirs…

La démocratie passe par une certaine standardisation des savoirs, afin de permettre un débat plus ou moins d’égal à égal. En effet, si les acteurs politiques de notre pays parviennent à répéter les mêmes promesses aux mêmes électeurs et avec les mêmes résultats, c’est surtout parce que l’électorat reste toujours au stade d’ignorance de scrutin en scrutin. De très vastes espaces de notre pays sont des trous noirs qui ne sont pas du tout arrosés par l’information journalistique. Les habitants n’ont pas du tout la possibilité de suivre la production parlementaire ou politique de leurs élus une fois qu’ils les quittent et reviennent dans la capitale ou dans les chefs-lieux des provinces.

Le Congo est doté d’un grand nombre de radios communautaires, mais en réalité ces médias ne produisent aucune information journalistique, en attendant la quantité de carburant qui surviendra pendant la campagne électorale.

Mais le développement consiste précisément à s’extraire de l’immobilisme, à se mouvoir vers un stade supérieur en qualité. Cette marche est donc inévitablement une procédure de comparaison, de regard vers le passé et de compte en permanence.