Voici deux mois que la République Démocratique du Congo fait face à l’une des crises les plus tragiques de son histoire. Au-delà de la psychose de la mort qui l’accompagne, la pandémie du nouveau Coronavirus a des conséquences énormes sur la situation économique et sociale du pays qui est au bord de la récession.

Compte tenu du mode de transmission de ce virus, toute riposte efficace contre cette calamité requiert le concours actif de la population. Celle-ci devrait tout simplement adopter les gestes barrières proposés pour briser la chaîne de transmission. Il semble malheureusement que l’adhésion de la population est loin d’être acquise.

Dans cette tribune, Guillaume Kingh Farel, chercheur en sciences de l’information et de la communication, donne sa lecture de la résistance des kinois face aux mesures barrières prises par les autorités sanitaires.

Depuis sa déclaration le 10 mars 2020, la pandémie du Covid-19 a entraîné de profonds changements dans nos modes de pensée, de vie, de comportement et de communication. La progression de cette pandémie dans notre pays a donné lieu à une série de mesures restrictives. Etat d’urgence, fermeture des frontières, isolement de la ville de Kinshasa (épicentre de la pandémie), fermeture des écoles et universités, interdiction des rassemblements de plus de 20 personnes, distançassions sociales, port des masques, lavage obligatoire des mains…, autant de mesures devenues familières dans le cadre de la riposte.

Sur le terrain, des actions de communication sont menées çà et là pour amener la population à adopter un comportement responsable. En dépit de toute cette activité, la pandémie gagne tranquillement du terrain, mettant à nu les limites et faiblesses des stratégies de communication mise en place.

Pendant ce temps, la désinformation et le doute gagnent du terrain, au point que le scepticisme s’est carrément installé dans les cœurs. On entend même des gens nier l’existence de cette maladie.

Pourtant le Gouvernement et ses partenaires ont mis en place une batterie de stratégies de prévention pour éviter la propagation du virus sur l’ensemble du territoire. Le message sur les gestes barrières est dans tous les médias. Une certaine opinion va jusqu’à remettre en cause l’existence même de ce virus et à considérer les mesures prises comme un dérangement pur et simple. Il suffit de voir comment les gens ont réagi face à la proposition de confinement de la ville de Kinshasa.

Pendant ce temps, la vie va comme elle va dans la capitale : embouteillages interminables, arrêts de bus bondés, marchés et autres grands carrefours toujours aussi grouillants. Dans tous ces endroits publics, la promiscuité se porte bien.

Nécessité d’une communication de proximité…

Il est certes vrai que beaucoup de congolais vivent au jour, au gré de diverses activités marchandes ou d’emplois journaliers rémunérés à la tâche. Mais ces mêmes congolais devraient changer leur perception face à cet ennemi invisible qui a réussi à paralyse la vie économique et sociale sur l’ensemble de la planète.

Devant l’ampleur de la résistance observée dans la ville de Kinshasa, l’équipe de la riposte épidémiologique ainsi que la Task Force de la présidence de la République devraient améliorer leur technique de communication. Il faut y aller avec une bonne communication de proximité basée sur le changement de comportement et de modes de pensée.

En définitive, d’autres techniques de persuasion devraient être appliquées pour inciter la population à croire à la présence du Covid-19 en République Démocratique du Congo. Il faut donc changer de fusil d’épaule. De la communication institutionnelle, il faut bifurquer carrément vers la communication de proximité.

Une communication pour les incrédules…

Mais pourquoi la population kinoise se montre-t-elle si réfractaire au message du Covid-19 ? Au début de la crise, certains avaient minimisé la gravité de la situation. D’autres par contre continuent à qualifier le Covid-19 de légende, de maladie des voyageurs, de maladie des personnes âgées, de maladie des riches, de maladie des habitants de la Gombe et de Ngaliema. A ce stade, devrait-on qualifier la population d’incrédule ? Pour bien comprendre le phénomène, une petite réflexion sur la nature du kinois.

Une petite caricature : le kinois est connu sous le prisme de personne courageuse, téméraire, sceptique et doutant de tout. L’esprit kinois, c’est donc le doute avant le croire. Dans le cas d’espèce de la pandémie du Covid-19, les kinois aimeraient « voir avant de croire » à l’existence de la maladie. Le kinois est à l’école de « Saint Thomas »,  « je ne crois que ce que je vois ». 

Compte tenu de leur scepticisme obstiné, les Kinois sont devenus les adeptes parfaits de l’Apôtre Thomas, cité dans les saintes écritures comme celui qui était taxé « d’incrédulité ». Il a pourtant été le premier à reconnaître en Jésus « son Seigneur et son Dieu ». « Thomas vidit primum, deinde crederet »…  « Si je ne vois pas la marque des clous dans les mains, si je ne mets pas ma main dans son côté, non, je ne croirai pas! » Pour cela, il a reçu le qualificatif d’incrédule.

Parmi les stratégies de communication utilisées pour la riposte au Covid-19 il est à mon avis impérieux d’intégrer l’approche « Saint Thomas«  dans la stratégie de persuasion. Celle-ci passerait par les témoignages des personnes testées positives au Covid-19, des familles endeuillées par la pandémie et éventuellement les personnes guéris.

C’est quand la population Kinoise aura vu et entendu les témoignages des personnes testées positives et des familles endeuillées par le Covid-19 qu’elle pourra croire à l’existence de cette maladie. La théorie de Saint Thomas s’impose alors dans les stratégies de persuasion, « voir avant de croire .

Cette stratégie aura pour incidence, la mise en place d’une coordination de la communication qui aura pour mission d’établir un lien de communication permanente avec la population afin de décourager la stigmatisation et de convaincre les sceptiques, ceci par des témoignages.

Elle devrait passer aussi par la diffusion des informations assorties d’illustrations des acteurs malades et guéris du Covid-19, tout en tenant compte de l’expression publique. Tout ceci vise à poser les jalons d’une communication permanente avec la population.

Guillaume Kingh Farel